Fonds alter equity : quand la finance mise sur l’impact positif

En février 2020, alter equity clôturait son deuxième fonds d’impact, sursouscrit à hauteur  de 110 millions d’euros pour un objectif initial de  70 millions d’euros. Directeur associé du fonds, Gilles Geoffroy revient sur son parcours orienté finance et durabilité des entreprises, qu’il  considère depuis le mitan des années 2000  comme les deux faces d’une même pièce… Un tournant qu’une partie de la finance cherche aujourd’hui à prendre, et que la crise sanitaire précipite.

 

MAW : Comment votre carrière s’est-elle orientée vers l’investissement à impact ?

Gilles Geoffroy : J’ai une formation d’ingénieur, et mon parcours professionnel a commencé dans le conseil.  Pendant huit ans, je me suis occupé d’optimisation des achats et d’amélioration de la rentabilité. En 2008, j’ai quitté le cabinet pour lequel je travaillais, avec un double objectif : continuer à améliorer la performance économique des entreprises en y associant leur impact environnemental, considérant que ces deux volets étaient non seulement réconciliables, mais aussi que l’un pouvait servir de levier à l’autre. Par exemple, réduire l’impact carbone d’une entreprise peut aller de pair avec le fait de réduire ses coûts. Nous étions à l’époque du premier Grenelle de l’environnement. C’était un bon moment pour intéresser des directions générales à ce sujet, dans des secteurs aussi variés que l’agroalimentaire, le luxe, le retail ou encore la restauration. L’un de mes clients les plus ambitieux a été St Michel, l’ETI agroalimentaire engagée dans une véritable stratégie de croissance, mue par les principes du développement durable, appelée “croissance citoyenne” par son patron actionnaire.

 

“St Michel fut la première entreprise agroalimentaire française à supprimer totalement l’huile de palme de l’ensemble de ses produits, puis l’une des premières à utiliser exclusivement des oeufs de plein air.”

 

MAW : En quoi l’exemple St Michel est-il emblématique d’une entreprise durable ? Et qu’est-ce qui vous a poussé à finalement la rejoindre ?

G. G. : La vision de “croissance citoyenne” est associée à la notion de pérennité, “seules les entreprises citoyennes perdureront”, avec un rapport très fort à l’agriculture et à la qualité des produits – qui se reflète tant dans le goût des produits que sur la santé. Auprès de Xavier Gervoson et de son comité de direction, ma mission a consisté à décliner cette vision en différents chantiers opérationnels : développement de nouveaux produits plus sains et plus respectueux de l’environnement, filières d’approvisionnement durables, réduction de la consommation d’énergie et d’eau dans les usines, recyclage des déchets, sensibilisation au handicap, formation, sécurité au travail… avec, chaque année, des initiatives supplémentaires venant alimenter la structuration et le développement stratégique de l’entreprise. Puis, en 2012, j’ai rejoint St Michel en tant que directeur général adjoint. Mon rôle a consisté à prolonger le travail entrepris. St Michel fut la première entreprise agroalimentaire française à supprimer totalement l’huile de palme de l’ensemble de ses produits, puis l’une des premières à utiliser exclusivement des œufs de plein air. L’entreprise a fortement grandi, doublant son CA tous les cinq ans, tout en améliorant sa performance financière. Ce projet a apporté beaucoup de fierté en interne. Et les consommateurs ont plébiscité cette évolution, qui s’observe chaque année dans les classements de préférence de marques. En plus du pilotage du projet de croissance citoyenne, j’étais en charge des fonctions supports, dont la finance. Ce qui m’a amené à œuvrer sur la croissance externe de l’entreprise, et les acquisitions réalisées m’ont donné envie d’aller vers le transactionnel et de rejoindre un fonds d’investissement à impact.

MAW : Comment expliquez-vous que la crise de 2012, contrairement à ce qui semble se profiler aujourd’hui, ait stoppé les ambitions sociales et environnementales des entreprises ?

G. G. : En 2008, bon nombre de dirigeants cherchaient à s’emparer du sujet. C’était l’époque où des précurseurs, des pionniers sur la question innovaient, mais peu de monde savait s’y prendre. Étant donné que pour beaucoup de gens, le développement durable et la performance financière étaient encore vus comme contradictoires, la RSE restait facilement cantonnée à un sujet de second plan, souvent gérée par la direction de la communication, ou encore par la direction de l’environnement. Avant la crise de 2012, nous étions dans une période d’éveil des consciences. Aujourd’hui, c’est différent. La crise sanitaire accentue une tendance qui était déjà en phase d’accélération depuis quelques années, que ce soit auprès des citoyens avec l’éveil grandissant des consciences écologiques, notamment chez les plus jeunes, ou encore auprès des consommateurs qui incorporent de plus en plus les critères sociaux ou environnementaux dans leur choix de produit ou service.

MAW : Quelle est l’histoire d’alter equity ?
G. G. : Le fonds est né par l’audace et le courage de Fanny Picard, pionnière de la finance durable en France : elle a eu dès 2007 la conviction qu’on pouvait être à la fois responsable et rentable. alter equity a alors été le premier dans son segment de l’investissement à impact en posant comme condition à son investissement que, pour être retenue, la PME devait impérativement répondre à deux niveaux d’exigence en matière de responsabilité. En premier lieu, elle doit conduire une activité à impact positif sur l’environnement ou les personnes. En outre, elle doit s’engager dans une dynamique de progrès vers des pratiques professionnelles toujours plus respectueuses de ses salariés, de la nature et de la société, en adoptant un Business Plan Extra Financier comprenant dix à quinze indicateurs spécifiques. À cette fin, alter equity a développé son propre référentiel de pratiques de gestion responsables, comprenant plus de 90 critères quantitatifs. Nous ne demandons pas aux entreprises d’avoir une raison d’être au sens juridique de la loi Pacte, mais quand nous étudions un dossier, nous avons besoin de valider l’impact positif de son activité, sans externalités négatives contradictoires, bien entendu.

MAW : De quels outils d’évaluation d’impact disposez-vous ?
G. G. : Nos outils sont élaborés en interne, avec l’aide d’experts, et sont adaptés aux start-up et PME, dont l’impact doit être monitorable. Ils restent confidentiels et font partie de notre propriété intellectuelle.

MAW : Parmi les fonds à impact, qui sont vos concurrents ? Distingue-t-on plusieurs typologies ?
G. G. : Pour simplifier, il existe, dans l’univers des fonds à impacts, ceux qui cherchent à maximiser l’impact tout en visant des rendements de marché, dont fait partie alter equity ; et d’autres qui vont mettre l’impact en priorité et qui acceptent des rendements inférieurs au marché, proches des principes de l’économie sociale et solidaire. alter equity est né de la volonté de conduire une philosophie d’investissement contribuant à l’intérêt général. Il propose un nouveau modèle économique basé sur le triptyque People-Planet-Profit, ancré dans le capitalisme et recherchant un rendement financier tout en rémunérant le risque pris par ses souscripteurs, mais exigeant que ses investissements s’inscrivent dans une responsabilité sociale et environnementale rigoureuse, à la mesure des défis contemporains.

MAW : Pour finir, pourriez-vous citer quelques exemples d’entreprises figurant dans votre portefeuille ?
G. G. : Openairlines a développé un logiciel d’écopilotage des avions qu’elle considère être le meilleur du monde. L’outil permet aux compagnies aériennes de préconiser de bonnes pratiques à leurs pilotes en vue de réduire la consommation de kérosène et les émissions de CO2. À la clef : une réduction de carburant de l’ordre de 2 à 5 %. On peut également citer Wild Code School, qui dispense une formation d’adultes au développement Web et mobile avec un excellent résultat en matière d’employabilité. Cette formation intensive de cinq mois cible les demandeurs d’emploi et les salariés en reconversion, même non diplômés. Il y a aussi Les Ripeurs, qui proposent un service de collecte et de revalorisation des déchets de chantier ; Gojob, pionnier français de l’intérim digital, ou encore Ilek, qui distribue de l’électricité et du gaz 100 % renouvelables.

 

Propos recueillis par Alexandre Contencin et Ariel Kenig