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  • Décryptages

La claque et le bisou

  • 04/09/2025
  • 5 min
  • Marie Kock, Journaliste
Pour faire prendre conscience de l’urgence climatique aux dirigeants d’entreprise, il leur faut un électrochoc. Pour qu’ils transforment le choc en action, il leur faut ensuite un accompagnement bienveillant. C’est le pari de la Convention des Entreprises pour le Climat, un parcours dans lequel se sont lancées plus de 1000 entreprises. 

Pour faire prendre conscience de l’urgence climatique aux dirigeants d’entreprise, il leur faut un électrochoc. Pour qu’ils transforment le choc en action, il leur faut ensuite un accompagnement bienveillant. C’est le pari de la Convention des Entreprises pour le Climat, un parcours dans lequel se sont lancées plus de 1000 entreprises. 

Vous préférez quoi : une claque ou un bisou ? Pour aider les dirigeants à faire évoluer leur entreprise vers un modèle d’affaire compatible avec les limites planétaires, la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC) promet… les deux. Une claque pour prendre conscience de l’urgence (climatique), un bisou pour être accompagné.e dans cette bascule qui peut sembler vertigineuse.

La claque, c’est la première session de deux jours pendant laquelle, presque jusqu’à la nausée, sont déclinées à 360° toutes les composantes de la situation environnementale : nos modes de vie, le climat, la biodiversité, la santé humaine… à travers des interventions des pointures de la question comme Jean Jouzel, paléo-climatologue et l’un des “pères fondateurs” du GIEC ou Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle.

Le bisou, ce sont les cinq sessions suivantes, mélange ultra planifié et réfléchi d’introspection, de partage d’expériences et de travail collaboratif, inspiré de la théorie U (imaginée par Otto Scharmer ) et du “travail qui relie” (de Joanna Macy). Kako Dubs, fondatrice de WAAAS (une communauté de coachs chargés d’accompagner le changement des cadres) et membre de la Climate House, a fait partie de la première équipe de la CEC. 

« Ce que nous proposons est une sorte de MBA de la transition. Nous faisons appel aux meilleurs experts pour parler chacun d’un bout du puzzle, et nous apportons une vraie ingénierie pédagogique pour que cela soit digérable. » Le but de ce parcours de six sessions en onze mois : produire une feuille de route, ambitieuse et pragmatique, qui permette de (niveau 1) limiter les impacts de l’entreprise sur l’environnement jusqu’à (niveau boss de fin) arriver à terme à une économie régénérative, c’est à dire à un business model qui laisse plus de ressources à la planète qu’on y a trouvé en arrivant. Le tout en restant rentable.

Éric Duverger, fondateur de la CEC, a lui aussi reçu une claque en guise de prise de conscience. Pendant le confinement, il est directeur marketing d’une grande marque française aux Etats-Unis. Il écoute des podcasts, lit beaucoup, et ressent une dissonance à la limite du supportable entre les enjeux à relever face aux dépassements des limites planétaires et sa mission au quotidien. Le bisou arrive quelques mois plus tard, pour Éric, avec la session finale de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) en juin 2020. Il y découvre un procédé ultra efficace d’intelligence collective sur le temps long. Il s’empare alors d’une nouvelle mission : créer un parcours similaire appliqué aux entreprises pour faire basculer leur modèle économique de “Profits first, planet second” à “Planet first, profits second”.  Il réunit une équipe de six personnes, ainsi que 140 contributeurs bénévoles, pour monter la première édition, qui réunit 150 entreprises de tous secteurs et toutes tailles, de toute la France. Depuis, plus de 1000 entreprises sont passées par la CEC et en sont ressorties avec une feuille de route. L’association se décline désormais en parcours territoriaux et thématiques, et se prépare à lancer des éditions internationales.

 

Travailler en système

Si la CEC accepte dans ses rangs les entreprises polluantes plutôt que les stigmatiser, il faut malgré tout vous prévenir :  adeptes du greenwashing ou de la RSE cosmétique, passez votre chemin.

Il s’agit d’un programme de transformation ambitieux, qui a pour but de traduire la prise de conscience en actes concrets afin de préserver l’écosystème mais aussi de le renforcer. Ambitieux mais salvateur si vous ne savez plus quoi faire de votre sentiment d’impuissance, de la dissonance cognitive qui vous attaque en sourdine dès que vous franchissez les portes du bureau ou encore de votre solitude face aux enjeux. Un défi qui peut avoir l’air gigantesque mais qui devient possible dès lors que chacun accepte de se remettre en question, de penser autrement et, surtout, de collaborer. « On a beau vouloir, ça ne suffit pas, poursuit Kako Dubs. Pour changer, on a besoin de comprendre vraiment, puis d’être assez lucide pour saisir ce que ça veut dire pour soi et enfin d’avoir le courage de changer. Ce qu’on demande aux dirigeants, en somme, est de jouer un rôle de pionniers en sortant de la norme et en prenant des risques. Seul, on ne le fait pas. Si on veut changer un système, on doit travailler en système. »

Le programme demande donc à la fois du courage et une bonne dose d’humilité. Chaque entreprise constitue un binôme dirigeant et “Planet Champion”. Ils pourront ensuite porter ensemble la feuille de route et son application une fois rentrés dans l’entreprise.

« La méthode est exigeante », sourit Jérôme Dentz, président fondateur de l’entreprise de promotion immobilière Citimotion et président du Club de l’immobilier Marseille Provence, qui a réalisé le parcours 2023 Provence Corse. Malgré une attention déjà aiguisée aux problèmes écologiques, Jérôme Dentz avoir s’être pris « quand même une grosse claque, comme prévu. » Mais sans rancune (bien au contraire) :  « Cela a été très bénéfique pour nous, poursuit-il. Le point de bascule a été la production de la feuille de route. Nous avons pu être accompagnés, avec des outils intellectuellement enrichissants, des encadrements au top, pour cartographier nos obstacles, nos alliés, nos moyens pour arriver à nos objectifs : produire des projets le moins carbonés possible et de moins en moins de projets neufs, régénérer la biodiversité et maîtriser notre consommation de ressources.» Même écho chez Fanny Pontabry, co-fondatrice de l’agence Mooxy, qui a suivi le parcours en étant “à fond”. Elle qui avait déjà fondé son agence de communication sur le modèle de la coopérative est ressortie avec une feuille de route concrète : passer sa société en coopérative d’intérêt collectif,  changer son modèle d’affaire en mutualisant les moyens et les besoins pour des outils qui répondent au plus grand nombre de ses clients,  fédérer et aligner les parties prenantes grâce à une charte de fonctionnement, continuer à se former techniquement sur les thématiques RSE et trouver des locaux plus alignés que celui qui accueille aujourd’hui la structure (“une vraie passoire thermique”). 

 

 

Cercle vertueux

Une cartographie claire et enthousiasmante, mais qui se heurte parfois (souvent) aux récits du monde d’avant. En voulant produire des constructions plus vertueuses, qui coûtent plus cher mais ne rapportent pas plus d’argent, Jérôme Dentz a dû trouver d’autres sources de financement que les banques traditionnelles avec lesquelles il avait l’habitude de travailler.

En aval, il a aussi dû faire évoluer le storytelling vis-à-vis de ses clients, « en proposant une alternative à l’image d’Épinal de la villa avec piscine et barbecue. »  Aussi, « sur les illustrations de nos plaquettes, pour les parties végétalisées, on était habitués à voir du rose, du vert, du bleu… Mais en réalité, ce qui va pousser, c’est du jaune et du blanc!  On a l’habitude des paysagistes-fleuristes,  on passe aux paysagistes régénératifs. »

Fanny Pontabry, a aussi dû convaincre ses clients qu’ils n’y perdaient pas au change avec ce nouveau modèle. Mais si l’on peut se sentir parfois un peu seul à la sortie du parcours face à ceux et celles qui n’ont pas encore opéré de changement, les alumni peuvent compter sur la force du groupe qu’ils ont contribué à créer.

« A travers le processus de travail collectif se construit aussi un réseau de soutien et une caisse de résonance pour plus tard, abonde Kako Dubs. Avec déjà 14 parcours, la CEC a créé une communauté de gens qui ont un vocabulaire commun et qui peuvent travailler ensemble, avec une compréhension et une culture commune et les mêmes objectifs.» Fanny Pontabry a pu constater la vertu de ce cercle : « Nous on est tranquille, parce qu’avec ce que l’on propose, on sait que Total ne va pas nous appeler et, personnellement, ça m’arrange ; La seule et unique prospection que nous faisons, c’est avec les entreprises d’Impact France, de la CEC, de 1% pour la planète ou encore du réseau Solucir.  Nos clients sont déjà alignés avec nos valeurs. C’est sûrement un sujet plus compliqué pour les boîtes plus anciennes et qui ont des clients plus diversifiés… » Avoir une clientèle raccord et de nouvelles opportunités n’est pas le seul atout de la communauté. Fanny a noté aussi une amélioration des conditions de travail lorsqu’elle deale avec des entreprises de la CEC : « il n’y a jamais de retards de paiement (contrairement à ce qu’il se passe avec certains grands groupes), les négos sont plus transparentes et se font aussi parfois directement avec les dirigeants ou les “planet champions”. Il y a quelque chose de très respectueux dans les relations professionnelles. Par exemple, je me suis mise à entendre “vous connaissez votre travail, votre prix c’est le bon », une phrase que je n’avais pas beaucoup entendue auparavant ! Tout cela, ce côté plus cash, plus simple, ça permet aussi de retrouver de l’enthousiasme, de notre côté mais aussi chez les clients, qui n’ont plus à faire semblant de ne pas être content de peur que ça fasse grimper la note. »

Et pour les plus cyniques, ceux et celles que ni l’écologie, ni la survie de l’espèce, ni les relations humaines n’intéressent, Sophie Robert-Velut, directrice générale opérations dermo-cosmétique des laboratoires Expanscience/Mustela, au micro de “De cause à effets”[1] sur France culture a rappelé ceci : la responsabilité n’est pas une question de morale. Penser que le contexte va s’améliorer serait une erreur stratégique majeure, qui coûtera de toute façon la vie à votre entreprise d’ici quelques années.  Être à la hauteur des enjeux climatiques, c’est d’abord anticiper les crises, comme se doit de le faire un bon chef d’entreprise.

[1] Les chefs d’entreprises pourront-ils sauver la planète ?, De cause à effets, france culture, 5 mars 2024